Matriarcat

 

Le terme de matriarcat a été construit, à la fin du XIXe siècle sur le modèle de « patriarcat ». Initialement, « matriarcat » était employé dans le sens de « système de parenté matrilinéaire », tandis que le patriarcat désignait bien, comme l'indiquait son étymologie, un système social dominé exclusivement par les hommes. Mais « matriarcat » fut très tôt compris comme le pendant symétrique du « patriarcat », pour désigner un type de société où les femmes détiennent les mêmes rôles institutionnels que les hommes dans les sociétés patriarcales. Il n'existe pas de société humaine connue où le matriarcat, entendu dans ce sens, ait existé. Arguant que la composante -arcat (de archein, commander) est elle-même un vestige du patriarcat, et qu'une société moins patriarcale serait également moins hiérarchique, plusieurs chercheurs préfèrent rejeter ce terme ou le remplacer, comme Gimbutas, par des termes plus neutres, comme matristique.

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En anthropologie, il est distingué :

- une société matrilocale : l'époux va habiter dans le village de l'épouse, d'une société matrilinéaire où la transmission du statut social avec nom et fortune passe par la lignée maternelle.

- Une société matriarcale est à la fois matrilocale et matrilinéaire.

Les sociétés ancestrales étaient matriarcales ou simplement matrilinéaires (dans le cas où l'épouse va habiter chez l'époux, la société est patrilocale, ce qui est la généralité dans le patriarcat). En Europe occidentale, les sociétés germano-scandinaves sont encore, dans leurs profondeurs, matriarcales et matrilinéaires.

Pour certains scientifiques, le matriarcat a précédé le patriarcat dans les sociétés de cueillette et de chasse, puis dans celles d'élevage avec la "Déesse Mère". Cette position n'a pas été confirmée. En fait, les sociétés africaines noires sont matriarcales et les sociétés occidentales sont patriarcales (Cheikh Anta Diop, L'Unité culturelle de l'Afrique noire précoloniale: domaine du patriarcat et du matriarcat)

Charles Fourier considérait le « matriarcat » dans son sens de « société matrilinéaire » comme la troisième de ses sept périodes de « l'enfance du genre humain », succédant à la « sauvagerie » et précédant la « barbarie ».

Johann Jakob Bachofen utilisa peu après le terme dans son sens actuel de société humaine où la dominance aurait été exercée par les femmes et fondée sur le concept du « droit maternel », c'est-à-dire sur un statut issu de la maternité.

En revanche l'existence ou l'inexistence de sociétés humaines proprement matriarcales fait débat. De nombreux anthropologues, ethnologues et archéologues considèrent les conceptions du matriarcat selon les évolutionnistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle comme des « constructions mythologiques savantes ». Pour l'un des théoriciens de l'évolutionnisme social, Lewis Henry Morgan, le matriarcat aurait été un stade primitif de l'humanité qui devait être remplacé par celui du patriarcat. Cette conception linéaire, uniforme et orientée de l'histoire humaine est aujourd'hui critiquée.

Le matriarcat est généralement présenté comme un type de société non sexiste au sens moderne du terme, puisqu'il n'aurait pas entraîné de rapports de domination d'un sexe sur l'autre, en particulier des hommes sur les femmes. Système social où le pouvoir est détenu par les femmes, il serait une « gynocratie ». Compris sous cette forme, il tient davantage soit du fantasme à la suite des théories divulguées par Johann Jakob Bachofen dans son ouvrage publié pour la première fois en 1861 Das Mutterrecht: eine Untersuchung über die Gynaikokratie der alten Welt nach ihrer religiösen und rechtlichen Natur. (Le Droit maternel), soit il fut trop vite et trop facilement assimilé avec romantisme à un « Âge d'or » mythique. Il ne fut cependant pas le seul à avoir fait l'hypothèse de l'existence d'un tel système. Ce fut également l'opinion de Sir James George Frazer dans Le Rameau d'or publié en 1890, et de Robert Briffault dans son ouvrage Les Mèrespublié en 1927.

L'Homme, la revue française d'anthropologie, dans son glossaire de la parenté, énonce ceci : « Matriarcat - Gynécocratie : situation, dont il n'existe pas d'exemples attestés, où l'autorité est exercée exclusivement ou principalement, par les femmes ». C'est ce qui ressort d'articles sporadiques parus dans certaines revues telles que Terrains (n° spécial Hommes/Femmes), où Claudine Vallas écrit ceci : « Il n’est pas question de penser un pouvoir féminisé mais seulement de concéder aux femmes le partage de celui mis en place par des hommes, pour des hommes. Et il est « masculin », aucune société n’ayant jamais donné aux femmes — aux mères, en dépit du mythe ou de l’utopie du matriarcat – les signes du pouvoir social. » Une conférencière, Stella Georgoudi, a publié dans la revue L'Histoire(numéros 160, novembre 1992), un article intitulé « Le matriarcat n'a jamais existé », où une thèse semblable est soutenue. Ces publications ne se fondent cependant pas sur des études approfondies du point de vue de l'anthropologie et encore moins du point de vue de l'archéologie.

L'anthropologue Françoise Héritier écrit : « Les seuls exemples que l'on a [des sociétés martiarcales] sont mythiques. Des sociétés où le pouvoir serait entre les mains des femmes avec des hommes dominés n'existent pas et n'ont jamais existé. […] Il n'y a pas de sociétés martriarcales, parce que le modèle archaïque dominant sur toute la planète est en place dès le départ. Dès que l'homme a conscience d'exister, que son cerveau commence à fonctionner, qu'il cherche à donner du sens, le modèle s'installe, en réponse nécessaire aux questions posées […]. La société des Amazones telle qu'elle est présentée ne relève que du mythe horrifié des Grecs. Les quelques exemples d'armées féminines ne sont pas anodins, dès lors que les filles y sont prépubères, ou que les femmes y sont ménopausées, toute la période génitale étant exclue… On trouve en revanche des sociétés de droit matrilinéaire. On a pu penser qu'elles étaient matriarcales parce que la filiation passe par les femmes, de même que les droits sur les terres, mais ce sont les hommes qui ont le pouvoir : ce n'est plus en tant que père d'un enfant ou de mari d'une femme, mais en tant que frère d'une femme qui a autorité sur sa sœur et les enfants de sa sœur. C'est toujours récupéré… Et même, parfois, par le biais du mythe : ainsi Maurice Godelier nous raconte comment, en Nouvelle-Guinée, le monde originel fonctionnait mal, car les femmes avaient, certes, un pouvoir créateur, mais vibrionnant et brouillon. Elles ne savaient pas s'en servir. Sans doute avaient-elles inventé l'arc et les flèches pour tuer le gibier, mais, au lieu de tirer droit devant elle, elles tiraient en arrière et tuaient les hommes qui les suivaient. Les hommes les dépossédèrent donc raisonnablement de leurs armes pour s'en servir correctement. Dans ces mythes, les femmes créent comme elles enfantent, sans tête, mais « heureusement », l'homme est là pour réguler la puissance féminine anarchique par la pensée réflexive ».

D'autres théoriciens soutiennent qu'il n'implique pas de domination des femmes sur les hommes. Selon les études faites dans ce type de société, comme chez lesMoso par exemple, l'autorité familiale masculine, notamment dans l'éducation des enfants, n'est pas attribuée aux pères, mais aux oncles, c’est-à-dire aux frères de la mère. Il existe encore de nos jours quelques sociétés conservant des caractéristiques matriarcales comme celle des Touareg, des Iroquois, les Trobriandais(étudiés par Bronislaw Malinowski), des Minangkabau en Indonésie ou chez certaines populations comme les iles Comores, les indiennes Kerala, les Khasi, habitant les montagnes Khasi et Jaintia de l'État autonome de Meghalaya dans le nord-est de l'Inde.

En règle générale, on postule qu'il s'agit d'un système social dont la responsabilité familiale, ou plus précisément tribale ou clanique est attribuée à la femme.

La descendance et les liens de parenté sont dits matrilinéaires parce qu'elle se détermine par l'ascendance maternelle. Son origine semble disparaître avec leNéolithique. Des caractéristiques matrilinéaires existent encore de nos jours dans des sociétés patriarcales, comme dans la société à religion hébraïque par exemple : partant du principe que l'origine maternelle est une certitude contrairement à celle du père, puisque la religion y est un héritage, les enfants sont considérés juifs exclusivement si la mère l'est.

Tandis que l'héritage passe du père au fils aîné dans la société patriarcale, il passe de mère à fille (parfois la cadette) dans une société matriarcale.

Marija Gimbutas, archéologue et anthropologue, spécialiste des cultures indo-européennes et pré-indo-européennes, ex-chercheuse à l'université de Harvard, préfère le terme de société « matristique » pour désigner un type de société qui perdura, selon elle, des dizaines de millénaires, de l'Aurignacien (début du paléolithique supérieur) jusque vers -3000 av J-C, où le patriarcat se serait peu à peu institué. Ses théories, en particulier celle du culte de la Déesse qui se serait universellement répandu durant toute la préhistoire, se fondent sur ses recherches et se basent sur les campagnes archéologiques qu'elle a dirigées quinze années durant dans ce qu'elle appelle « l'ancienne Europe », pré-indo-européenne, principalement dans les Balkans et le long du cours du Danube.

Ce système ne se baserait pas sur une discrimination sexuelle, mais sur l'importance accordée au féminin, la femme incarnant la reproduction de l'espèce et son espoir de pérennité dans une dimension temporelle qui n'était pas linéaire comme elle le devint avec le patriarcat, mais circulaire et cyclique où prend naissance le mythe de « l'éternel retour ». 

L'existence d'un tel système social durant la préhistoire n'est plus guère mis en doute aujourd'hui, même si ethnologues, archéologues et anthropologues ne sont pas toujours d'accord sur sa définition. Ce qui pose davantage problème aujourd'hui est de savoir pourquoi et comment le patriarcat s'y serait substitué pour s'imposer avec l'invention de l'agriculture, entre -5000 et -3000.

Dans la promiscuité de la horde primitive, seule la filiation maternelle pouvait être prouvée. Les premiers humains n'avaient d'ailleurs pas conscience des fonctions des deux sexes dans la procréation [réf. nécessaire], et la maternité était perçue par les primitifs comme parthénogenèse relevant du surnaturel dont le corps de la femme était dépositaire [réf. nécessaire]. Le fait de la certitude de la filiation maternelle est ce qui va déterminer l'émergence du matriarcat et sa fonction civilisatrice, et c'est par voie matrilinéaire que va se transmettre la civilisation.

À partir de cette donnée irréfutable de la certitude de la filiation maternelle, deux théories tentent d'expliquer les modalités selon lesquelles le système matriarcal s'est instauré; elles ne s'opposent pas mais sont plutôt concomitantes.

L'une, à la suite de Lewis Henry Morgan, se base sur le système de parenté à partir du totem engendrant le tabou, comme le fait remarquer Evelyn Reed, permettant à la horde structurée en clan maternel de se concevoir comme "humain" par rapport aux autres hordes considérées comme "animaux" (qu'on pouvait éventuellement chasser et manger) et donc limiter le cannibalisme en élevant la barrière de l'interdit concernant les membres du clan, puis les membres des autres clans structurés selon le même système avec lesquels se créent des échanges, jusqu'à ne devenir que rituel et être ainsi jugulé.

L'autre, à la suite de Bachofen, que les femmes se libérèrent de la tyrannie des caprices sexuels masculins par le biais du pouvoir de la religion, utilisant le "mystère" de la maternité pour organiser la horde aux fins de favoriser la survie et la continuité de l'espèce humaine [réf. nécessaire]. La maternité, dans une telle perspective, développa l'imagination de la femme, qui devint la première artisane, inventant la poterie pour la conservation des aliments, et le tressage pour la confection tant de paniers pour le transport de ces denrées que d'abris de fortune, tressage dont sortira par la suite le tissage.

Dépositaire de la religion, gardiennes et représentantes du totem du clan qui substitue la horde, elles sont les premières artistes en créant les statuettes votives, "Vénus" symbolisant la fécondité. Ce sont également elles qui, par le lien symbiotique qui les lie à l'enfant, lui permettent la survie extra-utérine dans les premiers mois de la vie, fixent les premières formes du langage articulé et le transmettent.

Le lien originel mère-nourrisson s'élargit par l'agrégation avec les autres femmes dans des formes d'entraide mutuelle dans les activités quotidiennes afin de conserver la vie, formant un "gynégroupe". Il s'agit par conséquent de sociétés fort peu hiérarchisées et horizontales.

Du point de vue de la sexualité, on peut supposer qu'elle n'est pas répressive et que le lien symbiotique entre la mère et le nourrisson n'est pas brisé comme il le sera avec l'avènement du patriarcat, mais se distend spontanément au fur et à mesure que l'enfant arrive à l'âge adulte, soit à la maturité sexuelle considérée comme âge de capacité de reproduction. Les hommes moins dotés physiquement pour les activités requérant une force physique certaine comme la chasse au gros gibier restaient dans la société des femmes. Il est assez vraisemblable que les femmes dotées par la nature d'une force supérieure à la norme pouvaient inversement être cooptées par les chasseurs.

Ces sociétés, de nature pacifique, furent les premières à développer l'agriculture et à se sédentariser pour former les premiers bourgs, les premières cités d'au moins - 10 000, et dont l'archéologie à retrouvé les traces -dont Çatal Hüyük est l'exemple le plus connu- dans toute l'Europe méridionale, de la péninsule ibérique aux Balkans et en Afrique du nord. C'est ce que plusieurs archéologues ont pu mettre en évidence à la suite de Marija Gimbutas. Les civilisations méditerranéennes dites des "hypogées" relèvent également de ce type de société. Toutes furent détruites par le saccage et la violence vers -3 500; des traces d'incendies et de violences diverses ont pu être mises en évidence par les fouilles. Des isolats ont ensuite perduré jusqu'à nous dans plusieurs régions du monde.

Il semble que les sociétés pastorales de nomades d'Eurasie dans lesquelles le patriarcat semble s'être formé aient été également des sociétés matriarcales; c'est du moins ce qu'il ressort des fouilles menées entre 1992 et 1995 par Jeannine Davis-Kimball, directrice du Centre de Recherches de la Civilisation Nomade Eurasiatique à l'université de Berkeley en Californie, où ce sont en fait davantage des squelettes féminins qui ont été retrouvés dans les Kourganes. Celle-ci a pu noter que dans tous les musées d'Eurasie qu'elle a systématiquement visités pour en connaître les artéfacts conservés, se retrouvent les traces de prêtresses, femmes-chamanes, et curieusement, à partir de -4000 environ, guerrières, ce qui n'a pas manqué d'être mis en relation avec le mythe des Amazones. La thèse de J.Davis-Kimball a été appuyée par Sarah Nelson, anthropologue de l’université de Denver.

Ceci tendrait à prouver que dans la société matriarcale les rapports entre femmes et hommes étaient assez égaux même si la prépondérance était accordée au féminin en raison de la religiosité qui entourait la maternité. Le matriarcat ne dut probablement jamais maltraiter les hommes, et le passage au patriarcat dut se faire dans une relative égalité des sexes jusqu'à ce que pour des raisons qui restent à étudier celui-ci s'instaure définitivement dans la violence et par la discrimination. Peut-être que cette même violence et suprématie physique masculine que les femmes avaient réussi à neutraliser par le biais de la religion des millénaires auparavant en sortant l'humanité de l'animalité ressurgit-elle quand ceux-ci s'emparèrent de la religion. La plupart des humains vivent actuellement dans une société de type patriarcal, qui montre cependant des signes de changement dans les sociétés post-industrielles occidentales.

La "Théorie de l'Échange" (Voir: Théorie de l'alliance selon Françoise Héritier) prévoyant la "circulation des femmes" jugulant l'inceste n'est cependant pas conditionsine qua non du patriarcat de même qu'elle n'entraîne pas automatiquement la monogamie. Dans les sociétés d'Amazonie par exemple, si l'homme peut avoir simultanément plusieurs femmes, c'est la femme qui change plus facilement de partenaire, n'ayant en revanche qu'une seule relation à la fois. On pense que cela est dû au fait qu'elle reste momentanément avec le père de l'enfant né de sa relation. Les enfants, quels que soient les pères, restent d'ailleurs avec la mère jusqu'à l'âge où la puberté les rend adultes et autonomes.

Si l'éventualité du matriarcat reste une hypothèse aux yeux de certains, bien que l'évidence de caractéristiques ne relevant pas du patriarcat émerge du résultat des fouilles archéologiques relatives au néolithique en Asie et dans le bassin méditerranéen, il reste que cette idée a remis en question le patriarcat comme seule et unique forme d'organisation sociale possible.

Une véritable société matriarcale a subsisté jusqu'à nos jours dans des vallées reculées du Yunnan, en Chine, chez les Na. Ignorant l'institution du mariage et la notion même de paternité, pratiquant une sexualité infiniment plus libre que celle de toutes les sociétés patriarcales et consacrant en conséquence plus de temps à l'amour qu'au travail, les Na sont parvenus à résister à la bureaucratie céleste des dynasties impériales et au confucianisme ainsi qu'aux injonctions puritaines de la période maoïste. Mais à partir des années 1990, le contact avec la marchandise moderne et le tourisme de masse est parvenu en quelques années à altérer les fondements millénaires de leur société et à généraliser dans les jeunes générations le modèle de la famille nucléaire et du couple monogamique. Une remarquable étude anthropologique de la société Na, établie sur le terrain par le docteur Cai Hua, chargé de recherche à l'académie des sciences sociales du Yunnan, puis chercheur associé au CNRS à Paris, a été publiée en 1997 aux Presses universitaires de France (Une société sans père ni mari. Les Na de Chine). Cette étude capitale, qui remet en cause à la fois le dogme de l'universalité du complexe d'Œdipe et le postulat de l'inexistence du matriarcat, donne un fondement historique aux mythes de l'âge d'or et prétend ouvrir, du même coup, une perspective d'émancipation pour toute l'humanité.

(Ressources wikipédia)

 

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